Folie et caricature

Les lectures métaphoriques de la démence de Gill articulent la caricature et la politique, la satire et la folie. Ces interprétations sont aussi captivantes, parce qu’elles opposent Jules Vallès et Jean Richepin, en ravivant une vieille polémique survenue entre les deux hommes, aux lendemains de la Commune de 1871, à propos de l’engagement de Vallès auquel Richepin avait consacré une brochure virulente intitulée : Les Étapes d’un réfractaire. Dans deux articles successifs de 1881, Vallès livre son interprétation de la pathologie de Gill , dont il était un proche depuis les dernières années du Second Empire. C’est son insatiable appétit de gloire et de fortune qui aurait été fatal à la raison du caricaturiste. Mais surtout sa conception de la caricature, comme amusement et comme quête de drôlerie, aurait épuisé Gill et lui aurait fait « perdre la tête », au détriment d’un quelconque engagement, auquel le dessinateur aurait seulement feint de croire :

« Devant le malheur de Gill qui ne voulait être qu’un fantaisiste et ne rêvait que le talent et ne tenait à fréquenter que le bonheur, j’évoque le troupeau des lutteurs qui, depuis un demi-siècle sont descendus au forum, dans la rue, l’arme au poing. […] Vous y trouverez des assassinés à chaque coin de barricade, mais des assassinés qui se sont défendus, qui ont riposté au fusil et ont gardé leur raison jusqu’au bout pour tenir contre l’ennemi. Ils n’ont pas été guillotiné par la folie à Sainte-Anne, ils ont été fusillés, menaçants encore, en 39, en Juin, en 71, sur les hauteurs de la Croix-Rousse, de Belleville et de Montmartre ».

Vallès reproche à Gill d’avoir confondu caricature et engagement, comme dans ses années d’opposition républicaine à Napoléon III, et de n’avoir pas su dépasser ce premier pacte :

« Dans les derniers jours de l’Empire, Gill incarna un moment contre Napoléon, la force de l’esprit gaulois ; il prêta l’arme de la blague aux républicains sans fusils. Toutefois ce n’était que jeu d’artiste pour lui. Il ne voulait lancer que la fusée du rire, et je me rappelle combien il se défendait, quand je lui conseillais de glisser une balle dans le canon de son pistolet de paille ».

Avec la Commune de 1871, Gill n’aurait pas compris la nécessité d’un engagement autre, au-delà de l’image satirique. Selon Vallès, il aurait voulu continuer à ne faire que des dessins, puis serait devenu délégué de la Fédération des artistes au Musée du Luxembourg pour ne pas avoir à prendre les armes et pour finalement renier publiquement son adhésion à la Commune, dans une lettre ouverte adressée au Figaro dès les premiers jours de juin 1871. La condamnation de Vallès est double et sans appel : d’une part, la caricature ne saurait être un engagement suffisant dans une lutte révolutionnaire — « La caricature est morte ! », décrète-t-il —, d’autant que Gill affichait « ce mépris de la vie publique, ce dédain des luttes sociales que professent tant d’artistes » ; d’autre part, à ceux qui s’interrogeraient encore, l’auteur de Jacques Vingtras déclare : « “La folie de Gill remonte alors au temps de la Commune, à 1871 ?” Oui, c’est bien là ce que j’ai voulu dire ».

Vallès n’est pas le seul à penser que la folie de Gill s’enracine dans la Commune. Léon Cladel partage cet avis. Dans Le Réveil, à la suite du second article de Vallès, Cladel interroge :

« Où, quand et comment reçut-il ce coup de marteau ? se demande parfois le monde en apprenant que tel ou tel des siens a perdu la raison. Hier, en m’interrogeant de la sorte, à propos du remarquable caricaturiste qu’on vient de séquestrer à l’asile de Charenton, je me souvins que, déjà, je l’avais vu fou quelque dix années auparavant. Il errait alors dans Paris, terrorisé par les bons apôtres de Versailles, et voici ce qu’il me raconta près de la rue Soufflot […] ».

Gill avait alors raconté à Cladel que, pendant la Semaine sanglante, depuis une cave où il s’était caché, à travers le soupirail, il aurait vu des soldats des troupes versaillaises s’amuser à viser longuement les yeux de cadavres de fédérés pour y ficher leurs baïonnettes :

« On n’y réussissait pas à chaque coup ; parfois l’acier frappant les os du crâne ricochait sur l’asphalte avec un son mat qui m’entrait au ventre, et l’on raillait le maladroit en riant comme des bossus. Au contraire, lorsque, bien dirigée, la pointe de l’arme blanche s’enfonçait dans l’œil crevé d’un mort, tous les jouteurs complimentaient celui de leurs camarades qui s’était signalé par cette prouesse […] ».

Gill avait ajouté : « Ah ! je n’oublierai jamais ça ! Ma cervelle se tourne en eau, quand j’y pense, et j’ai la tête en feu ! Plus tard, je le peindrai peut-être ce tableau ! ». Cladel conclut : « Et soudain Gill, André Gill, frémit sur ses orteils, et les bras tendus vers le ciel, les traits convulsés, l’écume à la bouche et du sang plein les paupières, il me planta là, criant, ou plutôt aboyant, hurlant comme un chien fugitif, à la mort » . On peut aisément comprendre que la terreur suscitée par la répression versaillaise ait nourri la folie de Gill et que s’il est parvenu à se soustraire à cette répression, sa raison n’en est pas restée exempte. Selon Vallès, Gill aurait sombré dans la folie après la Commune, car il « voulait la nature toujours en fête ». Les propos de l’écrivain sur la folie du dessinateur sont très durs :

« Il avait son crayon comme gagne-pain et baïonnette. […] Mais la pitié et la bonté ne suffisent plus dans ce monde de lutte ! Il faut prendre parti. Il ne voulut pas, il repoussa tous les képis et se contenta de coiffer le bonnet de l’artiste. Le bonnet s’est resserré sur les temps et est devenu la coiffure d’un galérien de
Sainte-Anne ! » .

Pour Vallès, la folie de Gill permet de lever le quiproquo sur le sens et le pouvoir prêtés à la caricature comme imagerie de combat, dont il montre les limites. La réponse indignée de Jean Richepin ne se fait pas attendre. Pour celui que Vallès désigne non sans mépris comme le « poète normalien » :

« Pour Vallès, Gill est devenu fou parce qu’il était un artiste pur et non un barricadier. Et Vallès lui reproche de n’avoir pas cru à la Commune, de l’avoir reniée après la défaite, d’être un égoïste […], un lâche […], et de n’avoir jamais songé […] qu’à sa bourse et à sa gloire. […]. Cet homme a mis, pendant quinze ans, son talent, son imagination, sa verve à vous distraire, à vous instruire, à vous venger au besoin ; et vous ne voyez pas qu’il est et restera toujours votre créancier ! C’est en travaillant à votre profit qu’il s’est lassé et vidé le cerveau ; c’est à vous sonner la diane qu’il a usé sa jeunesse et sa force ; c’est en luttant contre l’ennemi commun, en cherchant le vrai et le beau, en battant la charge au premier rang, qu’il est tombé blessé ; c’est pour vous qu’il a donné sans relâche son cœur et son esprit […] » .

À cet excès de combativité et d’esprit, qualifiant la caricature et dont Gill aurait souffert, d’autres proches reviennent sur le statut même de l’image satirique — un objet ingrat et usant, exigeant une énergie de l’instant, mais voué rapidement à l’obsolescence et à l’oubli. Assez brutalement, le journaliste Maucroix accuse :

« Le bon public, qui veut bien s’apitoyer aujourd’hui sur la folie de Gill, ne semble guère se douter qu’il en est la cause unique — et impitoyable. Toujours en faim et en soif d’actualités, poussant au jour le jour ses curiosités inassouvies, il s’éternise pour quelques instants dans des admirations toutes faites, tandis que pour d’autres il ne regarde jamais en arrière. Un matin, il s’est dit, le bon public : Mais il est vidé, votre Gill !… Et avec une trop humaine ingratitude, il a oublié le temps — si proche encore —, où il était débordant de forces vives et d’inspiration. Paperasses jaunies que ces dessins admirablement éloquents, étoffés, larges d’expression, hauts en couleur, et qui ont fait balle pour la foule plus que tous les écrits. Ah ! la profonde fantaisie, où le coup de crayon avait des cinglements de cravache, où toute une idée parlait dans une grimace, où toute une profession de foi éclatait dans un geste… Gill a campé la République, avec une série de chefs-d’œuvre improvisés… Et aujourd’hui, pour l’en récompenser, nous n’avons trouvé qu’un moyen : lui payer sa pension dans une maison d’aliénés… ».

Ingratitude du public qui oublie une imagerie qui ne serait pas une œuvre, mais aussi ingratitude de la caricature même dont Baudelaire avait souligné, en 1855, que dès sa publication, elle était condamnée à être « emportée par le souffle incessant qui en amène de nouvelles ». Ingratitude aussi des hommes politiques pour lesquels Gill a dessiné et qui ne l’auraient pas soutenu, comme si eux-mêmes avaient oublié ces charges graphiques associées à leurs combats. « […] si Gill a contribué à l’élévation de ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir, on sait que la reconnaissance n’est pas la vertu principale des républicains », déplorait Félicien Champsaur . La folie de Gill serait aussi née de cette ingratitude qui est une injustice, alors même que le dessinateur s’était fait justicier et que, d’après Louis Ulbach, il avait « élevé la caricature à la hauteur d’une frise de tribunal » — la métaphore du tribunal convoquant autant la justice et le droit, que la loi et l’histoire.

À ces adeptes de la caricature comme forme porteuse d’une histoire et d’un engagement, Vallès oppose la parabole de la folie de Gill : « J’ai ramassé le fou étendu à terre et je l’ai planté contre le mur, comme un épouvantail pour ceux qui veulent s’isoler dans la fantaisie et le rêve. Ma brutalité même a été un hommage arraché au souvenir d’une grande force inutilement perdue », répond-il violemment à Richepin . La figure de l’épouvantail brandie par Vallès est particulièrement intéressante, car il semble qu’elle renvoie à des visions troublantes et effrayantes, qui transposent en quelque sorte la folie de Gill qu’elles miment : ces visions qui hantent les contemporains de Gill fou et interné imaginent la tête vid(é)e de Gill désertée par l’esprit et la raison — alors qu’il n’avait pas cessé, dans ses portraits-charges, d’explorer « les dessous obscurs de la conscience [humaine] », comme le rappelle Champsaur — qui se trouve condamné à « dessiner dans le vide avec des gestes d’illuminé la caricature de la vie ».