Charenton, ville des fous

Si Gill ne put pas, faute de place et faute d’argent semble-t-il, être accueilli dans la fameuse clinique du Dr Blanche, il fut du moins interné dans l’un des asiles les plus célèbres d’Europe. Si célèbre, d’ailleurs, qu’à la fin du XIXe siècle on disait d’un fou « Il est bon pour Charenton ! », à moins qu’on ne préfère qualifier son esprit de « charentonnesque ». Pendant un siècle, le « French Bedlam » comme l’appellent les Anglais, incarna une sorte de quintessence de la médecine mentale. Dépeint alternativement comme un asile modèle ou une « Bastille moderne », il attachait autour de son nom toutes les ambivalences d’une société à la fois fascinée et rebutée par l’expérience de la folie. Devenant charentonnesque, André Gill ajoutait ainsi malgré lui à l’aura singulière d’une institution hors norme.

Pour beaucoup aujourd’hui Charenton est d’abord le lieu où Sade termina ses jours. Mais si la présence de l’illustre personnage provoqua effectivement quelques remous au début du XIXe siècle, certains s’offusquant de ce que le «divin marquis » obtenait de faire du théâtre à l’intérieur de l’institution, ce n’est cependant pas cela qui faisait la réputation de Charenton du temps de Gill, époque où Sade était pratiquement oublié. Avant 1867, année où l’asile de Sainte-Anne fut ouvert, Charenton était d’abord le seul établissement d’envergure à accueillir les aliénés en région parisienne. Située dans la commune de Saint-Maurice et placée sous la tutelle des Frères de la Charité, la maison hébergeait des insensés et des prisonniers sur lettres de cachet depuis le XVIIe siècle. Après une courte période de fermeture, elle fut acquise par l’Etat en 1797 et se spécialisa de plus en plus dans l’accueil des aliénés. En 1825, Etienne Esquirol (1772-1840) en devint directeur. L’homme, un des plus célèbres aliénistes de France, devait plus tard contribuer à l’adoption de la loi de 1838, mesure fondatrice qui fit du soin des aliénés une priorité nationale et conduisit à la mise en place progressive d’un réseau asilaire sur tout le territoire français. A l’époque de sa nomination à Charenton, Esquirol bénéficiait déjà d’appuis politiques importants et il obtint que l’établissement soit entièrement rénové, de nouveaux bâtiments venant accroître ses capacités d’accueil.

Sous son égide, Charenton devint ainsi un asile modèle, symbole de la réussite aliéniste. Son nom, synonyme d’un certain chic psychiatrique, fut bientôt connu de tous. Il fallait être un aliéniste de renom pour y être nommé médecin-chef. Il fallait aussi des moyens conséquents pour y être hospitalisé, la maison de Saint-Maurice étant un pensionnat payant réservé aux aliénés d’une certaine classe sociale. Le nombre total d’internés y dépassa ainsi rarement les cinq cents individus, un luxe au temps de l’encombrement asilaire où les établissements publics atteignaient souvent le millier de patients. Les malades charentonnesques dormaient dans des cellules individuelles, quand on devait ailleurs se contenter de dortoirs collectifs. Ils pouvaient également, moyennant finance, bénéficier de l’aide d’un domestique particulier. Enfin, Charenton disposait d’une salle de musique où l’on donnait régulièrement des concerts et des représentations théâtrales. Les hommes et les femmes pouvaient s’y côtoyer le temps d’une soirée, une situation exceptionnelle dans un univers asilaire où les deux sexes étaient normalement séparés dans des services indépendants. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, époque où la situation commença à changer, on estimait donc que les malades étaient mieux traités à Charenton que dans la majorité des maisons de fous, raison pour laquelle Vallès choisit finalement d’y conduire Gill.

Mais, tandis que les pouvoirs publics et les médecins s’attardaient en termes élogieux sur la réussite charentonnesque, une autre partie de l’opinion devait bientôt donner une tout autre vision de l’établissement. Précisons ici que Charenton avait la particularité d’être le seul asile à dépendre de la tutelle directe du Ministère de l’Intérieur, d’où son nom de « Maison royale », puis de « Maison nationale ». Or ce statut administratif hors norme – qui s’est d’ailleurs perpétué jusqu’en 1970 – devait lui attirer toutes sortes de rumeurs. Sous le Second Empire, on racontait ainsi que le Ministère se servait de ses prérogatives sur la « Maison nationale » pour y enfermer les opposants et en particulier les représentants de la presse, ce qui valut à Charenton le surnom « d’asile des journalistes ».

Croyant bien faire, les autorités décidèrent alors en 1866 d’inviter la presse à un concert organisé pour divertir les pensionnaires. Georges Maillard accepta d’en faire un compte-rendu qui parut en première page du Figaro. Mais celui-ci était loin d’être positif. Maillard avait trouvé l’atmosphère sinistre, les patients ayant tout « de la résignation morne des bœufs attelés à la charrue, après une longue journée de fatigue ». En réaction, un ancien interne de Charenton, un dénommé Sentoux, publia un opuscule intitulé Figaro et Charenton. Les fous journalistes et les journalistes fous. Appuyant son propos sur de larges extraits d’un journal réalisé par des malades en 1865 – Le Glaneur de Madopolis – il souhaitait montrer que les pensionnaires de Charenton, y compris journalistes, n’étaient pas des « atrophiés de l’âme » végétant dans une insupportable morosité asilaire. C’était là une tentative intéressante de réhabilitation de la médecine aliéniste par des malades, à ceci près que Sentoux passait à côté du contenu du Glaneur, chef d’œuvre de littérature ironique, où se lisaient en fait tout l’ennui et la désespérance des patients. Un bel exemple de maladresse médicale qui valut au texte une longue postérité.

En 1870, un autre individu donnait une description peu flatteuse du quotidien de Charenton : Pierre-Jacques-Auguste Faulte du Puyparlier (1811- ?), un ancien capitaine d’infanterie interné à la demande de sa femme, étrange personnage qui aimait dépenser son argent dans des projets farfelus et agacer ses voisins en se promenant dévêtu. Mécontent de son sort, il parvint à faire publier de l’intérieur de l’asile plusieurs témoignages acides où il s’attaquait à la « caverne immonde qu’on nomme Asile de Charenton » et aux travers de la médecine mentale en général. Ses textes, remarquablement bien écrits, attirèrent l’attention de la presse qui glosa, une fois encore, sur les méfaits aliénistes. Pendant ce temps, Faulte, trouvant le temps long, décida de s’évader, achevant de ridiculiser totalement la direction de l’établissement.

Institution de prestige pour les médecins, hideux mouroir pour les patients, Charenton, en tout cas, fascinait le public et Gill en y entrant ajoutait encore à la légende du « triste asile où finissent bien souvent les illusions perdues». Prenant la plume pour décrire le quotidien de l’établissement, le caricaturiste espéra à son tour flétrir le nom de l’établissement et celui de son médecin-chef, le Dr Jules Christian. Toutefois, contrairement à celui de Faulte, son témoignage, publié en 1883, ne suscita pas la polémique. On accueillit poliment le texte, mais on refusa de croire Gill quand il affirmait que seulement un dixième des pensionnaires étaient réellement aliénés. On coupa aussi les passages où il racontait des scènes de mauvais traitements en citant les noms des victimes. Sans doute Gill eut-il été heureux de savoir que quelques années plus tard un de ses anciens collègues du Voltaire, Clément Bertie-Marriott (1848- ?), devait réussir à ternir définitivement la réputation de la « Maison nationale ». Également interné, le journaliste fit paraître à sa libération en 1904 un témoignage édifiant sur l’univers charentonnesque, lequel était accompagné d’illustrations particulièrement angoissantes de Gustave Flasschoen (1868-1940). Or l’affaire Bertie-Marriott fit grand bruit. Suivie peu de temps après par un scandale sordide impliquant directement le Dr Christian toujours en poste –, un patient était mort de faim dans son service – elle mit fin à l’âge d’or de Charenton. Désormais synonyme d’arbitraire médical, la maison périclita peu à peu, l’État envisageant même dans les années vingt de fermer totalement le service des aliénés pour le remplacer par une maternité.