Annexes

« Charenton »

Puissé-je, en appelant l’attention publique sur un fait personnel de peu d’importance, faire pénétrer l’examen, l’enquête, le contrôle en ces établissements infâmes qu’on décore hypocritement du nom d’Asiles, où la liberté humaine est « écornée » ( ?, le mot est difficilement déchiffrable, A.F.), pour rien, où la dernière des crapules coiffée d’une casquette de service a pour ainsi dire droit de vie et de mort sur les infortunés confiés à sa garde, où toutes les spéculations criminelles de la vengeance et de la cupidité trouvent un appui, une aide assurée, sans contrôle et, par conséquent, impudente. J’ai déjà dit en plusieurs endroits que j’aime la Belgique et que j’y vais fréquemment. J’aime ce pays de lumière blanche, de claire verdure où le peuple est nul, sans ambition, sans guerre, sans enthousiasme, sans talent, sans esprit et sans caractère. Je m’y sens vivre et parler plus clairement qu’autre part. Puis tout autour sont les Flandres, pays de souvenirs et de religion artistique où la mémoire des Maîtres se mêle aux reliques bariolées et pittoresques des guerres espagnoles. Donc, vers le mois d’octobre 1882, j’étais à Bruxelles, et, selon mon habitude, j’étais allé saluer, à Anvers, le fauteuil de Rubens, enseveli dans sa cage de verre, le puits de Quentin Metsys qui déroule en l’air ses volutes forgées sur le plan de la cathédrale ; j’avais payé 50 centimes le droit de faire découvrir la descente de croix de Rubens ; et, vers 4 heures de l’après-midi, je repris la route de Bruxelles. Une voiture me conduisit jusqu’à Malines, et là le cocher manifesta le désir de ne pas aller plus loin. Je le quittai, je cherchai à le remplacer, je n’y pus parvenir, Malines est un bourg mort. Je pris donc la partie de franchir à pied la distance qui me restait à parcourir, et je me mis en route. Cette distance est de trois lieues à peine ; il me fallut toute la nuit et le jour du lendemain pour en avoir raison. Il faut dire que vers 5 heures, le ciel s’était couvert de nuages noirs, et qu’un vent terrible s’était mis à souffler, déracinant les arbres, ébranlant les toits, fauchant les herbes. Assez mal renseigné sur la route à suivre, je me mis donc à errer par la plaine, butant aux monticules, roulant aux fossés, chutant aux ruisseaux : au bout d’une demi-heure, j’étais en guenilles et couvert de boue. Le vent me jette tout à coup sur un arbre dont le choc m’étourdit et me fit ricocher dans une mare ; en me relevant, j’aperçus deux yeux flamboyants fixés sur moi. C’était un loup. Je crois l’avoir tué d’un coup de canne. A l’aube blanchissante, quelques chaumières m’apparurent encore endormies, la plupart dévastées par l’ouragan ; j’y frappai : les paysans stupides me regardèrent avec terreur, donnant tous les signes de la plus vive agitation, et refusèrent de m’ouvrir ; ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris qu’il me prenait pour un fou. Je continuai donc, et j’atteignis les portes de Bruxelles. J’y vis un fiacre, j’y voulus monter, le cocher, une brute, sans explication, me rejeta sur le pavé, je lui déchargeai ma canne sur les épaules, et j’en hélai un autre. Il pouvait être 8 heures du soir. Celui là me conduisit à l’hôtel de Termonde, mais, aussitôt arrivé, il exigea le prix de sa course, refusa de venir la chercher à deux pas de là, chez un ami, et me fit conduire au poste où d’ignobles employés qui, je l’espère, ont depuis été jetés à la porte, ma firent passer la nuit au violon. Le lendemain, sans que j’y compris alors de rien, deux hommes qui étaient alors mes camarades le cabotin Gil-Naza et Stoëquart le pseudo avocat, vinrent me chercher en voiture et me conduisirent à Evère, dans un asile d’aliénés. Je n’oublierai pas leur action ignoble et dénuée de bon sens. C’est ma première étape. Le premier moment de stupéfaction passé, je repris mes sens : j’examinai l’entourage. Assez propre. Un vieux qui se disait roi de tous les pays m’offrit le trône de Belgique dont il ne se souciait plus, puis me quitta pour aller souffleter lentement et méthodiquement un idiot qui chantait en bavant. Je restai là 24 heures assez mal traité. J’ai subi la cellule et la camisole de force. Puis Vallès vint me chercher au matin en voiture. Le soir à 8 heures, j’étais à Paris. Je couchai chez moi. Comment se fait-il qu’après avoir repris mon train habituel, déjeuné chez Brébant, dîné chez Marguerite, je fus accosté, dans la rue, par des individus qui me menèrent à la préfecture ? Là encore, je fus enfermé pendant une heure en cellule ; puis je vis Mr Macé qui me causa familièrement et me parut un homme intelligent et agréable, ce qui prouve que les plus ignobles professions trouvent des personnalités considérables pour les épouser. Vers minuit, autre fiacre. Cette fois, on me déposa à Ville-Evrard, un asile de gâteux – vingt-quatre heures. De Ville-Evrard à Ste Anne. Encore vingt-quatre heures. Et enfin, en m’annonçant la liberté, dernière voiture qui me conduit à Charenton qu’on appelle St Maurice, par euphémisme sans doute. Cette bâtisse divisée en cinq ou six ailes et surmontée d’une chapelle à frontons regarde l’espace du haut des collines. Elle a des prétentions au monument et se carre muette et farouche, enceinte d’un fossé. Des corbeaux y voltigent sur les toits plats à l’italienne. Ils attendent les cadavres. De là-haut la vue est vaste et magnifique. : C’est la vallée de Charenton St Maurice et de St Germain en Laye où viennent confluer la Seine et la Marne. L’été c’est un poudroiement d’or, un fourmillement de verdeur admirable en toute cette étendue ; l’hiver c’est une solitude nue, froide et mélancolique. J’arrivais en automne : j’eus des aurores pourpres, lilas, et des couchants d’or tout mon saoul. Mais les grilles se croisent partout et l’on voit la nature comme un poisson, à travers les mailles d’un filet. L’établissement de Charenton se compose de dix huit divisions, dix pour les femmes, huit pour les hommes. Toutes sont établies sur le même modèle : une rangée de cellules enveloppant une cour entourée d’arcades. Pour mon début on me séquestrait à la 8ème, la division des agités, des fous dangereux : je ne pouvais pas être mieux servi. Je m’attendais donc à vivre dans une tempête de cris, de coups, de vociférations, de bonds désordonnés, d’extravagances. Quelle ne fut pas ma surprise en me trouvant dans un groupe de 16 à 18 personnes parfaitement recueillies, reposées et bien portantes. A peine deux fous. L’un deux s’appelait Souffroy : C’était un boucher de province. Telle était sa maigreur, son étisie, sa faiblesse qu’à peine se pouvait-il tenir sur les jambes. Deux garçons l’étayaient de chaque côté pour l’aider à marcher et pour le faire manger. Entre chaque bouchée, le misérable était pris de hoquets et d’horribles vomissements de sang. Alors l’un des garçons le souffletait tandis que l’autre lui appliquait dans la poitrine quelques coups de poingt (sic) qui multipliaient les expectorations. L’infortuné n’avait aucune colère ; il se bornait à gémir d’une voix triste, lamentable, épuisée : Pourquoi suis-je ici ? Vous voulez donc me tuer ? Oh : La la ! Oh ! la, la ! Je ne sais si on avait mission de le tuer, mais, un beau matin, vers 3 heures, il mourut et l’on étendit son corps décharné sur la table d’amphithéâtre. Celui là avait été jeté à Charenton par sa femme qui aussitôt, avait vendu sa boutique, sa ferme, ses bestiaux et doit s’être remariée joyeusement. Peut-on appeler fou le cousin de Mac-Mahon qui vit continuellement couché, complètement gâteux, remplissant son lit d’excréments ? Il y a sur lui une histoire qui fait la joie et l’éternelle plaisanterie grossière des gardiens. On prétend qu’il essaya de posséder sa sœur autrefois, quand ils étaient tous deux adolescents. De là le rire inextinguible des brutes en livrée, et le dialogue suivant répété tous les matins : Un garçon s’approche du lit et découvre brusquement Mac-Mahon en lui flanquant une claque énorme sur la fesse.
Eh ! Bien, mon vieux, ça va-t-il ce matin ? Ah ! Ah ! Nous sommes en position. Tu voudrais bien la tenir ta petite sœur, hein ?
L’idiot balbutia des dénégations.
Allons donc, tu sais bien que tu y as essayé.
Je n’y ai mis que le bout du nez, gémit le ramolli qu’on retourne et qu’on boucle sur un fauteuil percé. Voilà tout. Je ne vois plus que des êtres intelligents et paisibles : Sylvis ancien diplomate, taillé en Hercule, Laudart, un joyeux soldat, capitaine d’infanterie, Cossonel qui a peut-être un grain, car il se prétend investi d’un pouvoir occulte et forcé de rester pour accomplir sa mission jusqu’au bout ; Richemont, le plus distingué des musiciens gentilshommes. La maison marche à la cloche ; à chaque instant on entend une sonnerie qui indique telle ou telle fonction de la journée. Tout le monde sort dans la cour, quelque temps qu’il fasse, pendant qu’on que les valets prépare les tables. Un autre coup de cloche rappelle à table les pensionnaires. Deux repas par jour. Le café au lait ou le chocolat le matin. On se lève à 5h1/2. La cloche éternelle se met en branle ; un vieux embouche un clairon et y souffle un simulacre de brame. Les portes s’ouvrent avec un grand fracas de clefs. Chacun ramasse ses hardes jetées dans le couloir la veille et s’habille. Presqu’aussitôt café au lait ; à 8h1/2 la visite du médecin, un nommé Christian, médicastre infirme, un âne qui n’est même pas décoré et probablement ne le sera jamais. Il s’avance suivi de son état-major d’internes et de surveillants, passe rapidement devant chacun, et ne s’arrête que pour signer une feuille où il prescrit des bains à tort et à travers.
Je ne comprends pas, me disait-il, pourquoi l’on vous a arrêté à Bruxelles, il y a un mystère là-dessous. Imbécile ! Comme s’il n’était pas plus stupéfait de voir Paris séquestrer de parti pris et indéfiniment un homme que la maison d’Evère, du moins, avait relâché après examen. Telle est la vie à Charenton, les heures succèdent aux heures et les jours aux jours. Sa visite est éternellement pareille.
Comment allez-vous ?
Très bien, docteur.

Vous ne dessinez pas.
Non docteur, j’ai le malheur de ne savoir travailler avec fruit qu’en liberté.
Vous avez tort. Vous nous prouverez que vous pourriez reprendre vos travaux une fois libéré.

Je ne vous prouverai pas cela. D’ailleurs cela conduirait à un système déplorable.
Comment cela ?
Certainement. Il suffirait de mettre la camisole à tous les hommes de talent, puis de leur dire : maintenant faites-nous un chef d’œuvre pour nous prouver que vous n’êtes pas fous.
Monsieur Gill, vous avez trop d’esprit.
Cela fait compensation pour ceux qui n’en ont pas assez. D’ailleurs Victor Hugo a trop de génie, César avait trop de gloire, Jésus, trop de bonté. Tous ceux qui ont quelque chose l’ont trop pour ceux qui ne l’ont pas du tout.
C’est pour cela qu’on les enferme ; ce qui n’empêche pas les esprits généreux de rechercher les mêmes qualités, quitte à en mourir aussi.
Allons, donnez-lui un bain.
Telle est la vie à Charenton. L’heure succède à l’heure. Quant à l’utilité du docteur pour déterminer le degré d’aliénation des pensionnaires et l’opportunité de leur séquestration, j’en vais donner un exemple. Je pourrais les multiplier, mais je craindrais d’écorner la fonction, je ne citerai pour cette fois que le cas du Capitaine Aymes. Mr Aymes capitaine d’infanterie est un homme de 40 ans, robuste, de visage vaillant aux lignes régulières et fières. Il eut la naïveté d’épouser en son pays, sans enquête, une jeune fille moins pure qu’il ne le supposait. Ce n’est qu’après le mariage qu’il apprit que sa femme avait été la maîtresse du général Appert. Il n’en fut pas content. De son côté le général Appert qui, sans doute, regrettait sa concubine ne trouva rien de mieux que de la reprendre et, pour se débarrasser du mari, que de l’accuser de folie et de le faire enfermer dans la maison de fous du pays. Une fois séquestré, Aymes comparut à la visite, prouva sa parfaite santé, demanda un élargissement qui lui fut refusé sans explication. Après plusieurs demandes infructueuses, Mr Aymes, un beau matin, tira de sa poche un revolver et brûla la cervelle du docteur. Il s’attendait à passer en cours d’Assises, et, probablement à être acquitté, le cas de légitime défense étant démontré. Cela n’eut pas fait l’affaire de ses ennemis qui l’ont fait séquestrer à Charenton.
  Il en a pour toute sa vie, m’a dit le docteur Voilà un exemple de la justice qui préside aux séquestrations. Voilà ce qu’on a pour faire diversion à la vie qui s’écoule lentement, bêtement sans incidents ni distractions. La plupart entrent intelligents et, petit à petit, s’atrophient, deviennent stupides. J’ai frémi en entendant un vieillard accuser 54 ans de présence dans ce bouge. Que de forces perdues ! que de cerveaux annihilés ! Mais quoi ! nul ne s’en occupe. Aucun contrôle, aucune inspection. Sans doute la maison est considérée comme infaillible et la moindre question relative à ses œuvres de meurtre larvé et d’abrutissement serait considérée comme déplacée. MMrs nos gouvernants ont probablement d’autres chiens à fouetter, d’autres soupers à honorer. C’est dommage ! Il y aurait cependant là de quoi jeter un grand cri de justice, d’humanité, une belle page à écrire dans l’histoire parlementaire, un grand nombre d’âmes et de cerveaux à tirer du gouffre immonde où les précipite l’infamie des leurs, où les laisse pourrir l’indifférence de la société lâche et ventrue !

And. Gill

Dr Jules Christian (1840-1907)

Gill n’est pas tendre avec son aliéniste, ce « médicastre » qu’il accuse encore ailleurs de n’avoir « aucune idée de sa profession ». À l’époque où le caricaturiste est interné, le Dr Jules Christian jouit pourtant d’une bonne réputation, passant pour un homme ouvert d’esprit, un progressiste bon teint, chose rare dans une période plutôt habituée à dénoncer les travers des « négriers » aliénistes. Le docteur charentonnesque devait cependant changer d’attitude à la fin des années 1890, époque où, à la tête des « classiques » , il s’opposa farouchement à tous ceux qui voulaient réformer l’asile, un revirement dont son ancien patient n’aurait sans doute pas été étonné. Le médecin de Gill n’est donc pas un inconnu et autour de son nom c’est une page importante de l’histoire psychiatrique française qui s’est jouée.

Christian est né et a fait ses études médicales dans le Bas-Rhin, département qu’il décide de quitter à l’annonce de la guerre avec la Prusse. Il occupe ensuite divers postes dans des asiles de province avant d’être nommé médecin-chef de la section des hommes à Charenton, où il demeure de la fin des années 1870 jusqu’à sa mort. Si l’homme ne laisse pas une grande trace du côté théorique – dans la plupart de ses travaux, souvent centrés sur la paralysie générale, il se contente d’appliquer le schéma classique de la dégénérescence – il joue en revanche un rôle important dans l’évolution, ou plutôt la non-évolution des pratiques psychiatriques en France. Pourtant, au début de sa carrière Christian est partisan de réformes institutionnelles. En 1885, il visite la petite ville de Gheel en Belgique et se déclare intéressé par l’expérience. Or à Gheel les aliénés vivent en liberté dans des familles d’accueil, en violation du sacro-saint principe de la médecine française selon lequel il faut « isoler » (c’est-à-dire interner) les fous pour les soigner – une expérience dont il était donc plutôt d’usage de dire du mal dans l’hexagone. En 1892, il va plus loin, soutenant que l’asile devrait ressembler à « un hôpital ordinaire » pour que les aliénés soient enfin considérés comme des « malades » « normaux ». Il se prononce même pour l’abrogation de la « loi spéciale » sur la maladie mentale, la fameuse loi de 1838, estimant qu’elle contribue à marginaliser les patients. A priori, Christian est donc très favorable à la modernisation des asiles. Ainsi, c’est l’étonnement général quand en 1895 il rejette les propositions de son confrère Evariste Marandon de Montyel (1851-1908) qui veut « ouvrir » les établissements et modifier le mode de recrutement du personnel . Bien que ces mesures aillent dans le sens d’une transformation des maisons de fous en institutions hospitalières « normales », Christian s’y oppose farouchement, devenant même le chef de file des aliénistes « classiques », fidèles partisans de la tradition, des « asiles fermés » et de la loi de 1838. Critiquant l’optimisme thérapeutique de Marandon de Montyel, Christian développe alors un discours fataliste et « misonéiste », de l’avis de ses détracteurs. Selon lui, la médecine mentale n’a pas à se remettre en cause ou à s’interroger sur ses méthodes. Si les fous ne guérissent pas, c’est simplement qu’ils sont presque tous des dégénérés héréditaires pour qui la science ne peut rien. Il est donc inutile de chercher de nouveaux traitements pour les soigner, leur mal étant inscrit à l’encre indélébile dans leur constitution. Tout comme il est superflu d’ouvrir les asiles, ou d’augmenter le personnel : un médecin pour un, voire deux milliers de malades suffit, les trois-quarts des fous, incurables, n’ayant pas besoin d’être suivis. À l’époque, le revirement de Christian parut inexplicable et beaucoup ne virent d’autre raison à la virulence de ses propos que son inimitié personnelle avec Marandon de Montyel. Quoi qu’il en soit, son refus obstiné du changement joua un rôle déterminant, essentiellement négatif, sur la suite de l’histoire psychiatrique française. La scission de 1897 entre « aliénistes classiques », défenseurs du statu quo, et « psychiatres modernes », promoteurs des réformes, est en effet pour une large part la conséquence de son attitude. Or ainsi marginalisés, les seconds ne devaient jamais vraiment réussir à imposer leur point de vue, les idées de Marandon de Montyel sombrant peu à peu dans l’oubli. En un sens, les adversaires de Christian eurent néanmoins leur revanche. Pour commencer, en 1903 Christian fut pris à parti dans une histoire de « séquestration arbitraire », durant laquelle on lui reprocha de ne pas s’être plus impliqué dans la libération d’un patient qu’il savait n’être pas vraiment malade. Un an après, l’affaire fut plus grave : cette fois il fut accusé d’avoir laissé un aliéné mourir de faim, la veuve de ce dernier alertant la presse et saisissant la justice . Dans l’un et l’autre cas, aucune charge ne fut retenue contre lui, mais la réputation du médecin charantonnesque était définitivement brisée.
 

Lettre du docteur Christian, aliéniste à l'asile de Charenton

 Ministère de l’Intérieur
Maison Nationale de Charenton (Seine)

[Charenton] Saint-Maurice, 13 janvier 1883

Cabinet Médical

 Madame,

-M. André Gill n’est pas mort, & il n’y a même aucune raison de supposer qu’il soit mourant bientôt. Il est vrai qu’il est [un mot illisible] indifférent à tout, & ayant perdu la conscience & les actes, mais cela n’empêche pas qu’il jouit d’une santé physique assez bonne, & rien n’empêche que vous veniez lui faire visite. Si son mobilier et ses tableaux sont mis en vente, c’est sans doute parce que l’administrateur provisoire a pensé que c’était dans l’intérêt de Gill. -Veuillez agréer madame, mes salutations distinguées

Dr Christian

Vente de l’atelier André Gill, Hôtel Drouot, 17 janvier 1883 Exposition André Gill, galerie des Incohérents, 15 décembre 1883-15 janvier 1884

Pour que la pension de Gill à l’asile de Charenton soit payée, un administrateur provisoire fit procéder, sur décision judiciaire, à la dispersion de l’atelier de Gill. Caricatures et peintures furent mises aux enchères à l’Hôtel Drouot, en salle n° 6, le 17 janvier 1883, sous le marteau de Me Nottin, assisté de l’expert M. Slaës. À cette occasion, tous les effets personnels de Gill — livres dédicacés, mobilier, papiers… — furent bradés. Les lots d’œuvres demeurés invendus furent présentés du 15 décembre 1883 au 15 janvier 1884, dans les locaux des Incohérents, 55-59, galerie Vivienne, sur une initiative d’Émile Cohl.

« On a mis hier aux enchères tout ce que le malheureux Gill, qui n’est pourtant pas un incurable, avait laissé dans son atelier. On a tout vendu : dessins, tableaux, esquisses, plâtres, photographies avec dédicaces, bouquins avec des souvenirs. C’était là comme un entassement macabre, et la vente du fou sentait cruellement la misère. Un écrivain de talent, poète et romancier pénétrant, M. Charles Canivet, s’élevait naguère contre cette barbarie de la loi faisant ainsi vendre les reliques, la défroque d’un aliéné sous ce prétexte que le malheureux doit à l’Administration le loyer de son cabanon et la nourriture de sa maladie. Évidemment, l’aliéné coûte cher, dans la maison de santé, à ceux qui l’y détiennent. Mais, irresponsable de ses actes, l’infortuné est-il responsable de ses dettes ? Supposons, prévoyons le possible : supposons André Gill guéri et reprenant le chemin de son logis. Tout est vide. Tout a été saisi, emporté, vendu à la criée. Où sont les esquisses, les projets, les rêves au pinceau ? Et les tableaux même, un moment accrochés aux murailles du Salon ? Il n’y a plus rien. À l’encan, on a tout mis à l’encan ! Demandez au marteau du commissaire-priseur et au hasard de l’Hôtel des ventes ! Il y aurait là, dans la misère noire à laquelle on condamnerait l’aliéné guéri, de quoi le rejeter brusquement, par le désespoir, dans la folie furieuse. Pauvre Gill ! Il est encore vivant, agissant — il sera peut-être conscient demain —, mais il n’a plus maintenant rien au monde : ni un pinceau, ni une palette, ni une chaise, ni un volume de vers, rien, pas même la mémoire de ce qu’il posséda et la lueur de son brillant passé éteint ! » Selon Jules Claretie, Le Temps, 19 janvier 1883.

« La tristesse hante souvent les salles de l’hôtel Drouot. Les murailles, où s’accrochent les objets à vendre, renvoient parfois aux visiteurs, comme un écho de plaintes et d’angoisses secrètes. Aujourd’hui, c’est la vente d’André Gill, le pauvre et grand fou, le caricaturiste qui se démène dans un cabanon après avoir éparpillé à tous les vents sa folle vie d’artiste et la verve mordante de son inépuisable bonne humeur. […] Et, maintenant, voici que tous les objets chers au pauvre artiste sont réunis dans la salle Drouot, pour s’éparpiller sous les coups de marteau du commissaire-priseur. Elle est vraiment navrante, cette exposition : des toiles, des dessins, des croquis, des livres, toutes les épaves de l’atelier […] Les portes à peine ouvertes, un public nombreux s’est entassé autour des tables. La bande tapageuse des amis de Gill a tout envahi de bonne heure. Toute cette folle jeunesse se reconnaît, se salue, s’apostrophe ; on échange des poignées de mains, des sourires, des lazzi ; c’est le groupe des sympathiques. La vente a été organisée avec une déplorable négligence. Il semble qu’elle doive se faire pour les vingt personnes du premier rang, tandis que deux cents autres ne peuvent rien voir. Pas de catalogue. Impossible de savoir c qui se passe, à moins de toucher les tables. C’est d’abord la vente des livres. La bibliothèque est là, composée de livres ornés de dédicaces ; c’est que Gill comptait beaucoup d’amis dans les lettres. Sa nature ouverte et généreuse lui attirait toutes les sympathies : Victor Hugo, Alphonse Daudet, Léon Cladel, Henri Rochefort, Nadar, Jean Richepin, Théodore de Banville, François Coppée, Albert Glatigny, Jean Aicard, Émile Blémont, Léon Valade, Pirouette (Coquelin cadet), Jules Truffier, Arthur Arnould, Mahalin, Lermina, etc., etc., sont là pour attester les nombreuses amitiés qui accompagnaient le pauvre fou. Les volumes illustrés, les eaux-fortes, les lithographies se vendent à vil prix. On ne sait ce qu’on achète. La foule devient houleuse. Des murmures s’élèvent. On ne voit rien, on n’entend rien. Le public s’impatiente, murmure ; on crie : Tableaux ! Tableaux ! Enfin, l’expert présente quelques toiles : — De qui est-ce ? demande-t-on. Mais le commissaire-priseur déclare que rien n’est garanti, que tout ce qui a été trouvé dans l’atelier a été apporté à l’Hôtel, et qu’on s’est borné à écrire sur chaque œuvre en lettres rouge : Vente André Gill. Et jusqu’au bout, cette vente si mal préparée est conduite avec une insouciance irritante. Les chapeaux mous, les bérets, les tignasses rouges s’agitent, le groupe sympathique crie, siffle, hue. Toute la salle s’en mêle. — C’est une honte, s’écrie quelqu’un à haute voix, de faire une vente ainsi. Au milieu du bruit, les tableaux sont enlevés à des prix dérisoires. […] En somme, le total de cette triste vente s’élève en tout à une dizaine de mille francs seulement. Mais, certainement, bien des choses auraient été vendues, selon nous, à une plus haute imite si les acquéreurs sérieux, qui arrivent d’ordinaire vers trois heures, avaient pu pénétrer ans la salle ou donner des commissions à l’aide d’un catalogue bien fait, comme cette vente le méritait assurément. Et maintenant, la bête seule rugit encore et se cogne désespérément contre les murs d’un cabanon. Fou à lier après avoir provoqué toute sa vie le fou rire. — Pauvre Gill ! […] ». Selon Paul Eudel, L’Hôtel Drouot et la curiosité en 1883, Paris, Charpentier et Cie, 1884, pp. 1-16.

« Afin de venir en aide au grand caricaturiste lors de sa rentrée dans la vie active, une exposition d’œuvres d’André Gill est en voie de formation. Elle aura lieu à Paris, galerie Vivienne, 55, 57, 59, et durera du 15 décembre prochain au 15 janvier 1884. Les personnes qui possèdent des tableaux ou des dessins de cet artiste sont priées de nous faire savoir si elles consentent à nous prêter ces tableaux ou dessins. Voici les noms des personnes qui ont déjà répondu à notre appel : MM. Alphonse Daudet, Philippe Gille, Daubray, Coquelin cadet, Zidler, Schlosser, Jean Dolent, Eugène Gru, Rodolphe Salis, E. Porte, Bullier, Finet, Eudel, Salze, Reignard, etc., etc. Adresser les lettres à l’organisateur, M. Émile Cohl, 36, boulevard Henri IV ». Selon La Nouvelle Lune, 30 novembre 1883.

« Je ne sais pas d’heure plus curieusement employée que celle qu’on peut passer, galerie Vivienne, dans les salles où M. Cohl, l’élève et l’ami de Gill, a accroché les peintures et les caricatures de son maître. C’est quinze ans de notre histoire qu’on peut voir affichés là : histoire politique, histoire littéraire, la chronique au jour le jour des événements et la biographie ou la satire au crayon des grands hommes, grands hommes souvent petits. Ils sont tous réunis dans une promiscuité ironique, jeunes, vieux, encensés ou fustigés ; et souvent ces dessins d’autrefois, qui nous ont fait tant rire, prennent, avec la perspective des années, certains aspects macabres. Le rire alors devient tragique » Selon Jules Claretie, Le Temps, 16 décembre 1883.

Lettre d’Émile Cohl à Victor Hugo

[Paris], 20 juillet 1883

 Le Masque
Journal illustré
36, Boulevard Henri IV ______
ÉMILE COHL
Rédacteur en chef

-Maître, -Un de vos enfants, un de vos admirateurs les plus sincères, And. Gill, gémit toujours à Charenton . -Une souscription a été ouverte dans le but de lui procurer une chambre pour travailler. Nombre d’amis ont répondu à cet appel : mais votre nom sur la liste des souscripteurs procurerait un effet immense et nous ouvrirait bien des portes. -Ci-joint la liste des souscriptions reçues jusqu’à ce jour -Dans l’espoir d’une réponse favorable.
-Veuillez agréer, Maître, les sentiments de respectueuse admiration de Émile Cohl
caricaturiste
36 bd Henri IV

Coupure de presse
 

Au mois de mai dernier, notre ami et collaborateur Émile Cohl en arrivant à Charenton, où il va toutes les semaines voir notre grand caricaturiste André Gill, reçut de lui ce petit mot :

-Mon cher Cohl, -Si vous voyez le directeur de Charenton, voudrez-vous lui faire part de mon désir d’obtenir une chambre pour essayer de m’y remettre à un travail qui, peut-être, me relèverait l’intelligence. -Bien merci d’avance et tout à vous. André Gill.

-Cohl, aussitôt, s’en fut trouver le directeur et lui fit part de la demande de Gill ; il lui fut répondu que le gouvernement ne pouvait ou ne voulait faire plus, pour le moment, du moins. Seulement si on voulait louer la chambre, on en avait parfaitement le droit, moyennant un prix de 75 francs par mois. -Cohl courut chez quelques amis de Gill et ramassa un peu d’argent qui depuis ce temps sert à payer le domestique et la chambre. -Si quelques-uns de ses amis ou admirateurs veulent collaborer à cette œuvre, ils sont priés de se faire connaître à : -M. Émile Cohl, 36, boulevard Henri IV, où de lui envoyer leur offrande.

-Voici la liste des souscriptions reçues jusqu’à ce jour :

Daubray, 50 francs ; Ch. Gallot, 20 ; L. Gramont, 20 ; Gil Naza, 20 ; A. Daudet, 20 ; Coquelin cadet, 20 ; Heymann, 20 ; Gilbert-Martin, 10 ; Lefmann, 10 ; Perrier, 10 ; G. Lorin, 10 ; Rodolphe Salis (du Chat Noir) 10 ; A. Delion 10 ; Charpentier, 10 ; Liegarde, 5 ; Les amis de M. Delion, 5 ; Fragerolle, 5 ; Mme Tassilly, 5 ; A. Aug. Petit, 5; Decagny, 5 ; Richard, 5 ; Burgué, 5 ; Murat, 5 ; Tolbecque, 4 ; Mandroux, 3 ; Legrip, Guitzuiller, Dautel, Fournier, Pierre Aimé, Eug. Barbe, Fayot, Louis Got, Fillet, Navarin, G. Dautel, Petit, chacun 2 francs : soit 24 francs ; Paul Lyne, 1 f. ; Evrard, 0,50 f., soit en tout 317 fr. 50 — M. Scholl 5 f., Coquelin aîné, 20 f. ; Paul Bert, 50 f.; Spuller, 50 f. ; Lockroy, 50 f ; Clemenceau, 50 f. ; Évrard, 50 f.

Projet ou brouillon de lettre de Gill à sa sœur Louise

Ma chère et bien aimée sœur Louise,
 

Ma chère et généreuse, il faut absolument que je sois sauvé pour toujours de Charenton St-Maurice, c’est toi que je supplie de venir me prendre, jeudi prochain, en arrachant de gré ou de force, et dans tous les cas, l’une de ces deux épées que vous m’apportera et dont tu me refas [pour « feras » probablement] remettre par le concierge l’une des épées, pendant de mon mieux, et pour te quitter une heure pour aller trouver un fiacre à son cabinet le Préfet de Police et lui emprunter une somme de 20 billets de banque de mille francs par avances sur le prix, car il sera toujours forcé, par gré ou par force, de me donner l’ordre de m’extrader à l’instant de Charenton et de laisser définitivement mettre en liberté à Paris pour le reste en faisant et y retrouvant mon immense fortune dans la caisse de bronze de ma chambre à coucher. Ca me mettra le plaisir de pouvoir vous associer tous à mes travaux en faisant faire tous les, à toi comme patronne et comme mon le cœur, faire ébaucher par toi et tous élèves singes (sur une autre feuille, Gil dessine un singe qui peint), dont une partie pourront la moitié, au Louvre me copier tous les tableaux, dont je désire avoir toutes les esquisses. Comme sauront très bien les faire, très bien et très adroitement. Donc je compte, je compte absolument sur toi, jeudi à 11h du main pour toujours me rendre la liberté dans Paris et collaborer toujours et toujours aux salons prochains et sans cesse renouvelant notre petite fortune et toujours de gré ou de force, vendant toujours nos 3 tableaux pour les musées de la France et même de l’Alsace et de la Belgique en allant de temps en temps soit à Spa, à Bade, à Monaco, ou je crois que tous les jeux ont repris. Pour que je fasse tout de suite pour le prochain, 3 tableaux ou le portrait de Camescasse pour commencer immédiatement aussitôt l’atelier remeublé de tous les ingrédients pour la peinture à la Paris et les voyages aux villes jeux de l’étranger, soit Spa, soit Bade, soit Monaco ; car je suis sûr d’y faire une grosse fortune que nous partagerons entre nous tous, tous les soirs.

Autour de Gill à Charenton
 

La « Maison Nationale » de Charenton est bien une structure publique, elle est même la seule institution française pour malades mentaux placée sous la tutelle directe du Ministère de l’Intérieur. Pour autant, l’établissement n’est pas un « asile » gratuit, mais un « pensionnat » payant où les conditions de vie sont supérieures à celles des maisons de fous dévolues aux indigents. Le personnel est plus nombreux, les bâtiments, luxueux, sont constamment rénovés durant le XIXe siècle (ainsi de nouveaux travaux somptuaires réalisés entre 1865 et 1886 améliorent encore la pompe de Charenton du temps de Gill) ; les pensionnaires ont droit à de nombreux avantages : salle de musique, droit de visite étendu, possibilité de se promener à l’extérieur... En contrepartie, les prix : de la « Maison Nationale » sont élevés et elle n’accueille donc que deux types de clientèles : 1) d’anciens militaires gradés dont le séjour est en partie pris en charge par l’Etat 2) des particuliers issus des classes aisées.

 Relevant de cette seconde catégorie, lors de son premier internement André Gill doit débourser 900 francs, auxquels s’ajoutent 800 francs supplémentaires pour être en première classe (c’est-à-dire avoir le droit à un genre de petit appartement individuel avec un domestique), 120 francs pour du vin de Bordeaux et 72 francs pour du café – soit un total de 1 892 francs pour trois mois d’hospitalisation. La somme est considérable pour l’époque où, à titre de comparaison, le salaire d’un ouvrier est estimé à environ 3 francs par jour, soit à peine plus de 1 100 francs par an. On comprend alors mieux pourquoi Gill est quasiment ruiné lorsqu’il sort de Charenton le 28 janvier 1882, devant faire appel à la générosité de ses amis.

Lorsqu’il est ré-interné pour la seconde fois le 19 mai de la même année, il n’a d’ailleurs plus de quoi se payer la première classe. Il rejoint donc directement la seconde, dont le supplément est moitié moins cher. Son logement est alors moins agréable et il doit aussi se passer de café et de vin. Le 1er septembre 1882 il est même à nouveau déclassé, intégrant la troisième et dernière classe. Il couche alors dans une simple cellule (ce qui, rappelons-le, est tout de même plus satisfaisant que les gigantesques dortoirs des asiles publics). La situation ne dure cependant que cinq jours, au terme desquels Gill réintègre la seconde classe, ayant, semble-t-il, obtenu une remise (il ne paye plus que 200 francs de supplément, contre 400 au début de son séjour) .

 En dépit de la vente de ses œuvres et de son atelier, dont participe ce recueil des Hommes d’aujourd’hui, ses amis échouent dans leur tentative d’améliorer l’ordinaire du caricaturiste. Les registres de la « Maison Nationale » révèlent que Gill n’aura plus jamais accès aux suppléments de café, de vin et de nourriture, petites douceurs auxquelles il ne cesse de rêver comme le montrent certains passages des derniers de ses textes écrits à l’asile . Au bout de quelques mois, il n’a également plus assez d’argent pour pouvoir bénéficier de l’aide d’un domestique individuel et peu de temps après il doit aussi renoncer à celle d’un domestique collectif. Si Gill n’étais pas décédé assez rapidement, il est probable que ses proches auraient été par la suite obligés de le faire transférer dans un établissement moins luxueux, comme celui de Clermont dans l’Oise où étaient envoyés de nombreux malades de la région parisienne et où un autre caricaturiste de ses amis, Arthur Sapeck (1853-1891) , devait d’ailleurs finir ses jours.