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Du fou rire au fou a lier

Découvrant les commentaires parus dans la presse à propos de sa maladie et de son internement, André Gill s’offusqua de ce tissu « d’inepties » fruit des élucubrations d’une bande de « bavards », qu’il trouvait d’autant plus choquant que la plupart des auteurs n’avaient pas cru bon de se déplacer pour lui rendre visite. En 1885, à la mort du caricaturiste, se souvenant de cette période, René Maury faisait part d’un même dégoût pour les « cuistreries et les vilenies » auxquelles Gill avait alors été confronté. Il est vrai qu’à l’annonce de l’entrée de Gill à Charenton, chacun y alla de son interprétation sur les causes de son mal, tandis que peu faisaient « le pèlerinage » à l’établissement de Saint-Maurice ou cherchèrent à aider l’artiste quand il en sortit quelques mois. Des curiosités malsaines et des occasions de revanche mal placées ont peut-être eu leur part dans cette profusion d’analyses comme le pensait Maury. Mais pour comprendre la force de l’événement, il faut aussi replacer l’hospitalisation de Gill dans le contexte particulier de la seconde moitié du XIXe siècle, époque troublée où la folie était un objet de débat public, où l’étrange augmentation du nombre d’aliénés poussait l’opinion à se partager entre pro et anti-aliénistes. Gill fut ainsi pris dans les termes d’une polémique qui le dépassait, devenant acteur malgré lui d’une certaine histoire de la folie.

Aujourd’hui, au temps des psychotropes et du « désinternement » massif, on a du mal à se représenter la place que les fous tenaient dans la société française du XIXe siècle. Car en l’espace d’un siècle, le nombre de personnes internées en France fut multiplié par onze, passant d’environ 10 000 individus en 1838 à plus de 110 000 en 1940, époque où les asiles contenaient au moins six fois plus de personnes que les prisons de droit commun. Loin d’enrayer l’expansion de l’aliénation, la mise en place d’un système asilaire au niveau national en 1838 paraissait donc au contraire jouer un rôle de révélateur de l’inquiétante dégradation de la santé psychique des Français, apparemment seuls dans le monde occidental à connaître un phénomène de cette ampleur. A l’époque de Gill, rien ne semblait ainsi pouvoir stopper l’irrésistible croissance de la population aliénée : en l’espace de vingt ans, la Troisième République internait près d’un tiers de plus de fous que tout le Second Empire. Enjeu économique, politique, la progression de l’aliénation était aussi, et peut-être surtout, une source d’angoisse pesant sur les imaginaires, interrogeant le destin de la civilisation. Que signifiait que la folie soit devenue la « maladie du siècle » pour reprendre les mots de Léon Gambetta ? Fallait-il y voir un signe de décadence, d’une dégénérescence progressive de la population française trop échauffée par les « surexcitations » du temps, comme le prétendaient les aliénistes ? Ou bien au contraire, l’encombrement asilaire était-il la conséquence de l’insidieux essor du « panaliénisme », d’une dérive normative de médecins assimilant toute originalité, tout trait de génie à une forme de folie nécessitant l’enfermement dans une « Bastille de santé » ? N’en déplaise aux médecins, la Troisième République marqua à ses débuts une nette préférence pour la seconde hypothèse, il est vrai plus réconfortante. Dès la fin du Second Empire, l’opposition républicaine s’était mise à soupçonner les aliénistes d’être alliés des « tripotages et machinations bonapartistes » et de se servir des asiles pour écarter tout rétif à l’ordre dominant. En 1869, Hector Malot (1830-1907) enfonçait le clou dans Un beau-frère, un roman inspiré par la lecture de témoignages d’aliénés. Selon l’écrivain, non seulement les maisons de fous servaient de remplaçantes aux anciennes Bastilles, mais, même dans les cas de folie avérés, leur influence était de toute façon nocive. Lieux de misère et de claustration, elles maintenaient les malades dans leur marasme psychique, quand elles ne créaient pas le mal de toutes pièces. L’ouvrage fut un succès : Malot était parvenu à faire de la réforme asilaire un thème populaire et Léon Gambetta (1838-1882), dans la foulée, déposa un premier projet de révision de la loi de 1838 . Les tourments des premières années de la Troisième République une fois dissipés, le combat « anti-aliéniste » reprit. En 1880, le meurtre d’un aliéné dans un asile dirigé par un ancien sympathisant du régime bonapartiste, entraîne un déchainement sans précédent de la presse contre les médecins « cannibales » , « ‘marchands de soupe’ ignorants » , vrais malades atteints de cette « monomanie » spéciale consistant à voir des fous partout. Il était temps que la République s’en prenne aux « nouvelles Bastilles » et s’aperçoive qu’en fait de croissance de l’aliénation, c’était de progrès de la séquestration dont il fallait parler.

Dans ce contexte de controverse et d’inquiétude face à l’expansion du nombre d’aliénés, il était donc impossible que l’on « fasse silence » sur la maladie de Gill comme le réclamait Gustave Geffroy. Son hospitalisation à Charenton venait nourrir l’angoisse d’une génération hantée par le spectre de la folie. Elle interpellait d’autant plus que le nom de l’artiste s’ajoutait à une liste déjà longue de personnages publics frappés d’aliénation : Gil-Pérès, Guyot-Montpayroux, Charles Bataille, Jean Duboys ou Eugène Vermersch — déjà évoqués.
« Depuis vingt ans » on entendait ainsi « tous les jours l’explosion d’une tête qui saute ». Les images suscitées par l’internement de Gill – le thème du « Million » comme obsession morbide, l’assimilation de la folie à une forme de mort ou à un retour à l’état de bête, la description de l’asile comme « enfer » ou dépotoir des « illusions perdues » – relevaient ainsi d’un imaginaire de la peur caractéristique de cette fin de XIXe siècle. Il n’était pas étonnant que l’on s’attarde autant sur le sort du caricaturiste, comme il n’était pas surprenant non plus qu’à ce grand bavardage succède presque aussitôt un terrible silence. Trois mois plus tard plus personne ne fit en effet attention à la sortie de Gill, l’exposition-vente de ses œuvres en 1883 n’eut presque aucun écho, tandis qu’en 1885 son enterrement ne rassembla qu’une poignée de fidèles.

Ainsi, la Troisième République voulait bien prendre la défense des fous, mais elle voulait des « victimes », des « séquestrés arbitraires », devenus malades par suite de leur enfermement dans les « bagnes » aliénistes. Les « vrais » aliénés, les hallucinés dont l’internement paraissait justifié, ceux-là en revanche dérangeaient et si l’on en parlait, ce n’était que pour mieux pouvoir les oublier. André Gill était de ceux-là : un « héréditaire » de plus, un pauvre dégénéré promis à une déchéance cérébrale certaine. Une fois passé le choc de son internement, on ne souhaita donc pas s’attarder. A cet égard, le traitement du caricaturiste par la presse et le monde extérieur en général, ne fut guère différent de ceux qui, avant ou après lui, eurent à souffrir la « mort morale » de l’aliénation. Plus originaux et particulièrement intéressants pour une histoire des représentations de la folie, sont les commentaires de ceux qui, allant au-delà de l’habituel discours d’effroi sur la « maladie du siècle », cherchèrent à donner un autre sens au destin de l’artiste. A l’occasion de l’internement de Gill, deux personnes en particulier développèrent une interprétation inédite de l’expérience de la déraison : Olympe Audouard et Jules Vallès.

Olympe Audouard (1830-1890) – féministe iconoclaste, connue pour ses prises de parole violentes et son comportement licencieux (elle fut un temps surveillée par la police qui la soupçonnait de prostitution…) – était de ceux que l’aliénisme exaspérait. On comprendra sa position si l’on sait que, tout comme certains médecins faisaient de la Commune un épisode de « folie collective » , d’autres n’hésitaient pas à ranger les prétentions des femmes « libres » du côté de l’hystérie. Audouard se saisit donc du cas de Gill pour développer une nouvelle vision du fonctionnement de la psyché humaine. Selon elle, certaines choses, le malheur, la folie, le chagrin, échappaient à la sphère de compréhension d’une médecine purement « matérialiste » . Et quand les médecins pensaient trouver des preuves d’une origine exclusivement organique des troubles psychiques en autopsiant les aliénés, ils ne faisaient que projeter leurs illusions sur les cadavres. Car pour comprendre la folie encore eût-il d’abord fallu qu’ils admettent l’évidence : chez l’être humain, deux facettes indissolubles coexistaient : « le corporel et l’incorporel », le cerveau et la personne – sa vie, ses expériences ; l’équation ne pouvait être réduite à une simple causalité somatique. D’ailleurs, une personne de physique débile pouvait être d’une vive intelligence, un fait connu de tous montrant bien qu’un cerveau mal conformé n’impliquait pas forcément une raison abîmée (comme un cerveau féminin, plus petit, n’était pas le signe d’une intelligence inférieure…). Si l’on voulait donner un sens au martyr de Gill – qui serait forcément mal soigné – on devait donc s’interroger sur la vraie nature de la folie et mettre un frein à l’aveuglement médical.

Jules Vallès (1832-1885) – l’auteur de l’Enfant, le réfractaire du Second Empire et le communard qu’il est sans doute inutile ici de présenter – voulut aussi tirer une leçon de l’internement de Gill, une leçon politique cette fois. Prenant à rebours l’hypothèse aliéniste, Vallès expliqua qu’on ne devenait pas fou par suite de « surexcitation » ou d’engagement fiévreux dans les combats du siècle : « bourreaux ou victimes, tous ceux qui vivent des sensations de la place publique, ceux-là durent longtemps, gardent le cerveau frais, l’esprit ferme » . On perdait la tête, au contraire, en refusant de prendre parti : privé de contenu et de but, l’esprit tournait alors à vide et s’affaissait dans son propre néant. L’évaluation de l’existence de Gill, trop évaporé, pas assez engagé, était sévère, trop sévère selon certains comme Jean Richepin (1849-1926) . Elle reflétait l’ambivalence de l’amitié entre Vallès et Gill ; elle témoignait également d’une dépréciation relative de la caricature comme outil de contestation. Mais, au-delà de cela, à travers Gill, c’étaient aussi ses propres démons que Vallès combattait. Car on oublie souvent qu’en 1851, il avait lui-même été enfermé dans un asile à la demande de son père, furieux de sa participation aux barricades contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte – un père qui fit aussi interner sa fille à la même époque. L’expérience, du propre aveu de Vallès, avait failli le rendre « fou ! Deux fois je tentai de me briser le crâne contre les murs ». Il en garda toute sa vie un souvenir amer et une aversion tenace des maisons de fous. En 1870 déjà, il avait appuyé les efforts de son ami Malot contre la corporation aliéniste, en attaquant Ambroise Tardieu (1818-1879), un médecin qui n’avait guère apprécié le contenu et le succès d’Un beau-frère. Onze ans après il s’essayait à un roman resté inachevé, dans lequel il projetait de dénoncer toutes les formes de bagnes, écoles, prisons et asiles. Et pourtant, quelques mois plus tard, il se voyait obligé de conduire l’un de ses meilleurs amis à la porte d’un établissement aliéniste. On appréciera l’ironie cruelle, sans doute insupportable, de la situation, expliquant sans doute aussi la violence des commentaires vallesiens. Gill était bien aliéné, ce n’était pas la peine de le nier, mais du moins son sort allait-il servir d’exemple, « d’épouvantail » pour les générations suivantes.

Face aux interprétations plates de la folie – un trouble purement physique pour les aliénistes versus une invention de médecins bourreaux pour les anti-aliénistes –, Audouard et Vallès cherchaient donc à donner une dimension existentielle, un sens, à l’expérience de la déraison. Chez Vallès, l’aliénation devenait politique, l’indice d’une vie vide d’engagement et d’action ; chez Audouard elle se faisait fêlure, renvoyant au paradoxe de l’esprit humain, à ce fragile croisement entre « corporel » et « incorporel », dont on ne savait toujours rien. En changeant le cadre d’analyse, l’un et l’autre tentaient de sauver Gill, de faire qu’il ne soit pas seulement un nom de plus sur une liste, mais un avertissement pour les suivants et une incitation à repenser les termes de l’équilibre psychique.

Il n’est pas sûr, cependant, que le principal intéressé ait perçu les choses de cette façon. Gill savait bien, en effet, dans quel contexte son internement venait s’inscrire : il connaissait Malot, Vallès et leurs combats anti-aliénistes, et la première personne qu’il prévint lorsqu’il fut hospitalisé ne fut autre que Gambetta, le fameux défenseur des fous contre les «crimes» aliénistes. Il n’apprécia pas, en revanche, que l’on se servît de son cas, sans chercher à le voir et, surtout, sans chercher à le faire libérer de ces maisons de fous dont on n’arrêtait pourtant pas de dire à longueur de pages qu’elles étaient des « enfers ».
« Quelques-uns sont venus me voir comme au Jardin des Plantes le singe dans sa cage, mais nul n’a songé à me réclamer », écrivit-il ainsi à un journaliste. Concernant Gambetta, Gill eut l’occasion amère de constater l’écart entre les pétitions de principe du grand homme – tout aliéné est d’abord un citoyen méritant d’être écouté et défendu – et la réalité de son attitude face à une connaissance séquestrée. Car Gambetta ne répondit jamais à ses messages et il n’accepta, semble-t-il, d’intervenir en sa faveur que pressé par Vallès et sans beaucoup d’entrain. Entre le silence des « salauds » et les inepties des « bavards », Gill réagit donc en prenant lui-même la plume. Mettant de côté la question de l’aliénation – il n’admit jamais publiquement souffrir de troubles psychiques – il préféra se concentrer sur le problème collectif soulevé par son internement. En d’autres termes, il chercha à remplacer la discussion sur les causes de sa folie, par un débat sur les maisons de fous. Ses derniers efforts –, ses derniers textes, sa dernière peinture, ses dernières caricatures – furent ainsi tous consacrés à dénoncer les travers de la médecine aliéniste, son arbitraire, sa brutalité, l’horreur de l’internement et de la vie à l’asile. En un sens, Gill faisait ici preuve de cette constance et de ce sérieux qui, selon Vallès, lui avaient toujours manqué.

Mais, contrairement à d’autres patients avant ou après lui, il ne parvint pas à faire entendre sa voix. Son témoignage sur Charenton fut censuré, les passages jugés trop acerbes ou évoquant des scènes de mauvais traitements furent retranchés de l’édition finale. Ce n’était certainement pas par peur d’un procès, puisqu’un an plus tard, les éditeurs de Gill, Marpon et Flammarion, publièrent l’un des romans les plus violents qui ait jamais été écrit contre la médecine psychiatrique : Un Fou d’Yves Guyot (1843-1928) où des médecins étaient attaqués nommément. Simplement, on ne croyait pas Gill, ou du moins pas suffisamment. En 1881, l’artiste avait endossé « l’uniforme outrageant des aliénés » et il ne put jamais s’en défaire pour retrouver le sien.

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